Rapport moral

ASSOCIATION “3Saisons“                     AGO du 26 janvier 2020

                                 

Par Alain BOURDOT – Président

 

Au commencement de toute chose qui se fait ici-bas il y a une perception. Une perception du monde et une perception de soi par rapport au monde. Ces perceptions, accueillies en conscience, vont à la rencontre d’un processus de pensée qui s’y lie, d’où résulte une représentation, et ce qu’on peut appeler un jugement, ou un avis, ou encore un point de vue.

Ce point de vue engendre un état qui peut être celui d’une satisfaction. Cette satisfaction laisse au repos la sphère de la volonté dont la tâche est de modifier quelque chose dans le monde, ou dans soi en tant que porteur d’un « Je ».

Outre une satisfaction, une autre sorte d’état peut être générée, c’est l’indifférence. Vous savez, ce qui pousse à dire par exemple : « après moi le déluge ». Dans ce cas, il y a une prise de conscience que les choses ne sont pas si satisfaisantes que cela, mais que nous n’en sommes pas touché au point de nous mettre à sortir de notre zone de confort. Or cette zone de confort est si agréable, nous procure un environnement si sécurisant, entretenue par tant d’automatismes, nourrie de tant d’outils médiatiques, virtuels, de machines diverses, tout cela entrainant l’endormissement de notre volonté, qu’il est extrêmement difficile, dans le monde où nous nous trouvons, d’en sortir. Nous savons que les choses ne sont pas conformes à ce qui devrait être, mais, qu’après tout, ce n’est pas si grave, ça s’arrangera tout seul, avec le temps. On peut aussi compter sur les autres pour faire changer les choses. Par paresse parfois, mais parfois aussi lorsqu’on se trouve dans l’incapacité d’agir, ce qui peut être justifié. Cependant, là, nous ne nous trouvons plus précisément dans le cadre de cet état d’indifférence. Nous commençons à nous trouver dans un troisième état.

Ce troisième état est celui de l’insatisfaction. Une insatisfaction qui peut avoir bien sûr plusieurs degrés d’intensité. C’est cet état qui entraine la mobilisation de la sphère du vouloir dans le but d’un agir. Cet agir a vocation à modifier quelque chose dans le monde pour que naisse en soi un état de satisfaction. Cet agir peut prendre bien-sûr divers aspects. La variété de ses formes est très grande.

Mais si cet agir se met en mouvement c’est qu’il a une idée du but ou des buts à atteindre. Une image de ce qui serait satisfaisant est présente en perspective et c’est vers la réalisation de cette image, son accomplissement dans le champ de la perception, que cet agir est tendu.

Et c’est cela qui fait que nous sommes réunis aujourd’hui. C’est cela qui a entrainé ce mouvement que nous conduisons depuis bientôt cinq années. Une insatisfaction. La perception d’une situation dans le monde qui ne nous convient pas, ou dans laquelle il est devenu difficile de vivre dans bien des cas selon la façon dont nous concevons le monde.

Ce qui nous a occupés dans les premiers temps a consisté à faire naître une image plus nette de ce que nous souhaitions créer. Et ceux qui étaient là dès le tout début savent que cette « image » a évolué et s’est sensiblement modifiée.

Au tout début, en effet, l’appel lancé en mars 2015 était destiné à regrouper des personnes dans la perspective de créer une « maison de retraite pas comme les autres ».

Lors de la première réunion, le 21 juin 2015, nous avons fait le constat qu'il était difficile de se lancer dans la création d'une structure de type « maison de retraite » du fait des contraintes énormes qui pèsent sur ce genre de réalisation.

 

Par ailleurs, nous avons immédiatement compris que pour mener à terme un tel projet il fallait une méthodologie. Il y avait la proposition du modèle de Lievegoed, puis celle de la théorie U, et un troisième modèle non retenu. Otto Scharmer (Théorie U) s'est beaucoup inspiré de la méthode Lievegoed qu'il a en quelque sorte actualisée et exprimée dans des termes audibles pour tout le monde.

Nous avons donc décidé de donner suite à cette initiative, d'étudier quelques réalisations remarquables, et d’entamer le travail de construction collective du concept directeur, en nous aidant en grande partie de la méthodologie de la Théorie U.

Le processus dans lequel nous sommes entrés porte en lui un aspect novateur : la vieillesse envisagée comme un devenir ! Ce qui n’est pas habituel et qui est une des caractéristiques principales de notre projet. Très rapidement, en ce qui concerne l'aspect temporel, les activités à mener et aussi l'espace, nous avons eu l'idée que chacun puisse avoir son appartement et la nécessité d'un lieu pour accueillir des activités collectives. Nous avons souhaité la proximité d'une ferme biodynamique, quasiment indispensable au projet. Il y a aussi ce qui nous relie qui est l’attachement à l'anthroposophie.

 

L'objectif de départ était de créer en région PACA une structure humaine anthroposophique qui soit un ilot de culture. La forme n’était pas fixée définitivement, elle était laissée à la disposition de ce qu'en fera le groupe.

 

Au fil des travaux réalisés dans le groupe, nous avons abouti à un type de structure plutôt légère, laissant la place à une certaine liberté des personnes, avec un lieu central d'espaces communautaires, et tout autour des habitations avec chacune un petit jardin privatif, le tout inclus dans un grand jardin collectif. Les personnes qui voudraient se rattacher au projet tout en souhaitant une habitation privée auraient à trouver à s'installer dans les environs de cette structure.

 

Même si nous ne les avons pas résolues définitivement, nous n’avons pas éludé un certain nombre de questions fondamentales, à savoir que la vraie difficulté se rencontre dans l'individu. Pas seulement dans ce qu'il PENSE, mais dans ce qu'il FAIT. C'est ce que l'on fait qui porte vers l'avenir, ce qu'on pense vient du passé (il n’est pas question ici du « penser vivant ».

J'ai trouvé intéressant un apport d'Alain F au sujet de la conception d'Otto Scharmer qui évoque trois fossés (qu'il appelle "gouffres") dans l'humanité :

Un gouffre économique et écologique → c'est le rapport au monde

Un gouffre social → rapport avec l'autre

Un gouffre du rapport à soi-même → spirituel (mis en rapport, comme exemple tragique, avec le nombre de suicides – statistiques : le nombre de morts par suicide est supérieur au nombre de morts par guerre sur toute la planète !)

 

Dans la construction du projet, ce qui est intéressant c'est la façon dont on envisage ces trois gouffres et la façon dont on se met en quête d'une solution pour essayer de les traverser.

 

Puis nous avons pensé à créer une association et avons commencé à travailler dans ce sens.

Par ailleurs, nous avons fait le point sur nos besoins dans les espaces communautaires, et exprimé notre volonté que les activités qui s’y dérouleraient resteraient ouvertes au monde extérieur, notamment pour ce qui concerne les activités culturelles.

Au cours de nos « travaux » il s’est dégagé ceci, notamment du fait de l’outil méthodologique que nous utilisions, la Théorie U, une de ses caractéristiques, qui est le fait que la construction du collectif humain et social est beaucoup plus importante que la construction du livrable et de l'architectural. La priorité était donc donnée à la construction d'une communauté humaine. Le reste viendrait à la suite.

 

Puis nous avons rencontré le groupe des jeunes "Fil Vert". Ce fut pour nous une expérience très particulière. Ce groupe était déjà « intergénérationnel », alors que nous, nous avions une spécificité qui est l'âge. L'idée d'intergénération a alors commencé à cheminer d’une façon plus « questionnante » dans notre groupe. Mais le groupe Fil Vert était quand même beaucoup plus imprégné de forces de jeunesse : ils étaient dans l'action, alors que jusqu'à présent nous étions davantage « dans la tête ».

 

Un 2 juillet 2017, nous avons senti que nous franchissions une nouvelle étape et que nous étions un peu décontenancés par rapport à la façon de la franchir. Un certain nombre de participants ont ressenti un malaise au fil des échanges de la journée, et quand il s'est agi de la création de l'association nous avons constaté que, dans l'assemblée présente, peu de personnes étaient prêtes à franchir le pas d’un engagement particulier.

 

Au cours des deux mois qui ont suivi, des échanges entre quelques participants, une réunion qu’on pourrait qualifier de « crise », ont abouti à une reformulation des éléments principaux de notre projet. Notre groupe était – et est toujours, certainement – composé de personnes ayant plaisir à se rencontrer et à échanger des idées intéressantes. Mais force était de constater que nous nous étions trouvés dans l'incapacité de franchir le pas de l'engagement. Vraisemblablement, des questions essentielles n’avaient trouvé réponse.

 

Le travail s’est dès lors orienté vers la construction de documents de base pour asseoir notre projet. Et ce fut l’élaboration du texte de la raison d’être, puis celui de la charte, puis celui des statuts. Et les statuts rédigés et validés, notre association 3Saisons était née. Nous étions au début de l’été 2018.

Le conseil d’administration a dès lors commencé son travail, et, partant, ce qu’on a commencé à appeler les réunions plénières, ce sont raréfiées.

Aujourd’hui, que peut-on dire de ce que nous sommes, de ce que nous représentons, de l’image de ce que nous voulons porter et réaliser ?

Le schéma de l’organisation de la structure elle-même n’a pas beaucoup changé depuis son élaboration. Mais ce schéma est confronté à plusieurs « évidences » en forme de points d’interrogation.

Ces points d’interrogation peuvent s’énumérer comme suit :

Le lieu : nous ne l’avons pas et nous ne savons pas encore où il nous sera possible de nous implanter. Cette question tournant autour du lieu est d’une importance capitale, car elle conditionne la réponse aux questions suivantes. Car, par exemple, il est à parier qu’à partir du moment où le lieu sera envisagé, choisi puis décidé, il ne conviendra pas à la totalité des membres. Et il est peu probable que les personnes qui seront en désaccord avec le lieu choisi acceptent d’y résider – c’est bien-sûr une évidence – et, partant, d’y contribuer financièrement.

Le financement, dépend (en dehors des capacités d’investissement propres à chacun) de plusieurs facteurs : le lieu, nous venons d’en parler, mais aussi la motivation qui anime nos âmes. À quoi viennent se greffer les contraintes de notre environnement socio-économique. Il s’avère en effet qu’on ne peut pas envisager le financement d’une structure où l’on cherche à se dégager de la notion de propriété selon les mêmes voies utilisées pour une structure où la propriété reste présente.

La capacité à maîtriser la réalisation de la structure, c’est-à-dire la construction ou la réhabilitation du lieu de vie. Le fait est que ni notre moyenne d’âge ni nos compétences ne permettent de nous passer de l’aide de professionnels. Et la question non encore solutionnée reste le choix du ou des professionnel(s) qui aura, ou auront, pour tâche de nous accompagner dans cette réalisation.

Le côtoiement des générations. C’est un souhait, ou c’est devenu un souhait. Mais comment le réaliser ? La réponse dépendra en grande partie de la qualité du lieu que nous trouverons.

L’engagement. Voilà une question d’importance ! Au meilleur des cas, il peut être inconditionnel. C’est-à-dire que cet engagement est pris et tenu quel que soit ce qui adviendra dans le futur. Par exemple quel que soit le lieu. Par exemple en se disant que peut-être le terme de sa propre existence terrestre empêchera d’y résider le moment venu. Mais ce meilleur des cas, ne nous leurrons pas  est exceptionnel à ce qu’il me semble. Dans la plupart des cas, cet engagement est subordonné aux réponses aux questions que l’on vient d’énumérer, et qui ne sont d’ailleurs pas exhaustives.

Voyez-vous, la particularité du projet que nous portons est qu’il s’articule en deux parties essentielles.

D’une part il y a la réalisation d’une structure résidentielle pouvant accueillir nos cheminements existentiels. Nous pourrions comparer cela à l’édification, ou la recherche,  d’un corps physique. S’il n’y avait que cela, notre trajectoire serait différente. Nous nous trouverions dans le cas de la plupart de ces projets et de ces réalisations où il s’agit de prévoir un côte à côte existentiel et un peu social. Cela peut satisfaire un certain nombre de personnes, mais cela n’est pas suffisant pour nous.

Car d’autre part, il y a cet élément spirituel que nous prenons en compte en tant que réalité et à partir duquel nous voudrions proposer un mode de vie. Un mode de vie qui en tiendrait compte. De cela découlent par exemple des perspectives, des voies de recherche pour trouver des réponses à des questions telles que : comment aider la personne âgée à ne pas abandonner la quête d'elle-même ? Quelles sont les forces de vie dont une personne âgée a besoin ? Comment, collectivement, accompagner la vie résidentielle des personnes s’acheminant vers le terme de leur existence ? Comment permettre ou favoriser la transmission de certains acquis des personnes résidente à des générations plus jeunes ? Sans oublier cette question : sous quelle forme particulière notre attachement à la chose anthroposophique peut-il s’exprimer dans ce lieu de vie à créer ? En quoi transparaît-il ?

Pour chacune de ces deux parties qui viennent d’être caractérisées, nous rencontrons des obstacles. Ces obstacles résident pour beaucoup dans le monde extérieur, ne serait-ce que par l’existence de contraintes législatives, administratives, ou économiques, par exemple. Mais elles n’existent pas moins dans le monde intérieur que nous portons, ainsi que dans l’entre soi. Il faut savoir l’admettre, identifier objectivement ces obstacles, et vouloir les franchir allègrement.

Cela fait bientôt cinq ans que nous travaillons à ce projet et un an et demi que notre association a été créée. Je suis persuadé que ce que nous avons produit jusque-là et que nous continuons à produire n’est pas vain. Notre cheminement n’est pas encore parvenu à son terme, certes. Il y a encore de la distance à parcourir. Mais chaque pas, fut-il modeste, nous en rapproche, même s’il paraît emprunter parfois et pour un temps des chemins de traverse. Souhaitons qu’avec l’aide du ciel nous puissions trouver les forces pour continuer ce cheminement et parvenir au but. Je suis personnellement persuadé que d’une façon ou d’une autre, nous y parviendrons.

Pour terminer, je voudrais citer un petit texte :

 […] C’est précisément à notre époque si difficile au point de vue social qu’il faut aider ceux qui plient sous le poids et le joug d’une vie supportée à contrecœur et qui ne suscite ni enthousiasme ni dévouement. Ceux qui se rendent compte de cette situation devraient se sentir profondément obligés à s’engager dans une action sociale, afin que ceux qui demeurent apathiques au sein d’un monde social obscur aient, tout au moins pendant quelques instants, la possibilité de penser et de sentir des choses qui éveillent l’enthousiasme, ne serait-ce qu’en pensées. […]

(Rudolf Steiner – Rapports avec les morts (GA140) – Conférence du 10 mars 1913 à Munich –